HÉDÉ

... " Nous nous arrêtâmes au village de Hédé pour voir les ruines du château,
notre guide pour boire un verre de vin blanc, notre cheval pour prendre un
picotin d'avoine : à chacun sa pitance.

Il ne reste du château que son enceinte rasée, qui sort encore à quelques sept
pieds du sol et qui forme un grand cirque, dont on fait le tour en marchant sur
les murs. De là, le paysage se déroulant semble une gigantesque nappe de
verdure rayée par les blanches lignes droites des routes, posée tout à plat dans
les prairies, ou onduleuse ailleurs sous le mouvement des collines qui la bombent.
Le soleil brillait, les arbres verdoyaient, l'air était bleu ; près de là un ruisseau qui
descendait de la colline, sautillait de cascades en cascades sur les cailloux.

Un bruit de voiture a passé sur la route ; elle était cachée par les arbres, et nous
entendions seulement le glissement rauque de son sabot qui écrasait la poussière.
Au bas de la côte, elle s'est arrêtée ; j'ai pris mon lorgnon : c'était une vraie berline
de voyage, ayant siège par derrière, femme de chambre à un bout, chasseur à l'autre,
avec quatre chevaux, deux postillons, couverte de bâches, de boîtes, de cartons et
de parapluies accrochés au dehors de leur étui de cuir ciré. Les stores de soie
jaune étaient baissés, je n'ai distingué personne. Qu'y avait il la-dedans ?
Pourquoi voyageaient-ils, ceux-là, s'ils passaient si vite à côté des ruines sans y
mettre un peu les pieds, à côté des beaux ombrages sans lever la tête vers eux,
et tout près de cette eau courante sans s'asseoir une minute pour en écouter
la chanson ?

Le chasseur, quand il eut remis le sabot, remonta derrière ; les deux postillons
claquèrent leur fouet, la voiture partit, elle s'éloignait et se rapetissait à mesure
qu'elle filait sur le long ruban de la route. Quelque temps le bruit des galops
retentit encore, puis s'affaiblit, puis s'éteignit.

Et nous nous repartîmes " ...

 

Gustave Flaubert - " Voyage en Bretagne " - 1847.


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